IA et emploi : révolution comme les précédentes ou véritable changement de paradigme ?
- Brice Mallié
- 9 déc. 2025
- 5 min de lecture
Rarement une technologie aura suscité autant d’espoirs… et autant de craintes. Depuis deux ans, chaque semaine apporte son lot de prédictions spectaculaires sur l’impact de l’IA sur l’emploi. Certains parlent d’une destruction massive des métiers, d’autres d’une opportunité historique pour la productivité et la qualité du travail.
Mais au-delà des opinions, que dit réellement la recherche économique robuste ? Et surtout : l’histoire des grandes révolutions technologiques peut-elle nous éclairer sur ce que l’IA est en train de provoquer dans le monde du travail ?
Cet article propose une lecture informée, fondée sur les travaux académiques les plus récents, et les grandes leçons que l’on peut tirer des révolutions technologiques passées.
1. L’IA alimente des craintes fortes et parfois contradictoires
Quelques signaux suffisent à comprendre l’ampleur des inquiétudes :
Des dirigeants de la Tech eux-mêmes évoquent un risque de “disparition de métiers cognitifs entiers”.
Des think tanks relayent des estimations spectaculaires, parfois reprises sans nuance.
Les médias mettent en avant les métiers “à haut risque” de substitution.
En un mot : l’imaginaire collectif est traversé par l’idée d’un choc sans précédent.Mais passer de l’intuition à l’analyse nécessite de revenir aux faits.
2. Ce que montrent les recherches économiques les plus solides
Les études récentes issues de l’OCDE, de ScienceDirect, de BBVA Research, du MIT ou encore d’équipes européennes apportent un éclairage précieux.Elles convergent sur cinq constats essentiels.
1) L’IA transforme les tâches, avant de transformer les métiers
C’est l’un des résultats les plus robustes :👉 L’IA n’automatise pas “un emploi”, elle automatise des tâches particulières.
Cela ne minimise pas l’impact, mais cela évite de parler de disparition instantanée de métiers entiers.Dans beaucoup de cas, le travail humain se recompose autour des tâches non automatisées, ou de nouvelles tâches générées par la technologie.
2) L’impact est profondément hétérogène
Les effets varient selon :
les pays (investissement, dynamique du marché du travail),
les secteurs (services vs industrie),
la taille d’entreprise,
le niveau de compétence des travailleurs,
et la vitesse d’adoption des outils d’IA.
En clair : il n’existe pas “un” effet de l’IA, mais une pluralité de trajectoires.
3) L’IA recèle un potentiel de croissance important
Les études montrent des gains de productivité potentiels élevés :
accélération de certaines tâches cognitives,
nouveaux services,
assistance avancée aux professions à qualification élevée.
Ces gains peuvent soutenir l’emploi, comme ce fut le cas avec d’autres vagues technologiques.
4) Des risques existent — et doivent être anticipés
Parmi les principaux risques documentés :
intensification du rythme et de la charge mentale,
montée rapide des exigences de compétences,
polarisation accrue des emplois,
substitution possible dans certaines fonctions de support.
5) Le solde net création/destruction reste aujourd’hui impossible à prédire
Les chercheurs sont unanimes :aucune étude sérieuse ne peut annoncer aujourd’hui un équilibre net clair.
Ce solde dépendra :
de la rapidité de diffusion de l’IA,
de la capacité des entreprises à recomposer les tâches,
de l’émergence de nouveaux emplois et nouveaux secteurs,
des politiques de formation et d'accompagnement.
3. Et dans le passé : avons-nous été meilleurs pour prédire les révolutions technologiques ?
Pour éclairer l’impact de l’IA, il est utile de regarder comment nous avons anticipé — et vécu — les grandes vagues technologiques précédentes.
Les quatre grandes révolutions technologiques analysées
Début XIXᵉ – Mécanisation textile
Fin XIXᵉ – début XXᵉ – Électricité, téléphone, bureaux mécanisés
Années 1930–1960 – Automatisation industrielle
Années 1980–2000 – Micro-informatique, robots, internet
À chaque fois, le même scénario s’est répété.
1) La peur du remplacement total est récurrente
Les écrits du XIXᵉ siècle en témoignent :des économistes majeurs, comme Ricardo ou Sismondi, décrivaient déjà un risque de “chômage technologique” permanent.
Dans les années 1930, Keynes popularise l'idée d’un chômage structurel dû aux machines.Dans les années 1960, les commissions gouvernementales américaines prévoient un “surplus permanent de main-d'œuvre” dû à l’automatisation.
Ces inquiétudes ressemblent énormément aux débats actuels sur l’IA.
2) Les prévisions “à chaud” ont presque toujours surestimé les destructions d’emplois
Les frayeurs d’époque prédisaient :
la disparition de l’emploi ouvrier avec la mécanisation,
la fin du travail de bureau avec la machine à écrire ou les standards téléphoniques,
le chômage de masse avec l’automatisation industrielle,
la fin des emplois administratifs avec la micro-informatique.
Aucune de ces prévisions ne s’est réalisée dans l’ampleur annoncée.Elles ont parfois été spectaculaires… mais rarement exactes.
3) La réalité est systématiquement plus nuancée
Ce que montrent les historiens de l’économie :
Certaines catégories d’emploi ont effectivement disparu.
De nouveaux métiers, parfois très nombreux, sont apparus.
La majorité des travailleurs s’est réallouée vers de nouvelles tâches.
Les compétences se sont élevées, avec des effets parfois positifs, parfois douloureux.
En résumé :👉 Les grandes révolutions technologiques restructurent profondément le travail… mais ne provoquent pas l’effondrement de l’emploi.
4. Alors, l’IA est-elle “comme les autres technologies” ?
La réponse dépend de la perspective adoptée.Aujourd’hui, trois courants de pensée s’affrontent.
1) L’IA comme vague technologique “classique”
Selon cette vision :
L’IA suit la même logique que l’électricité ou l’informatique.
Elle modifie le travail, mais ne détruit pas durablement l’emploi.
Le véritable enjeu est la capacité des travailleurs à se transformer.
Cette position est souvent défendue par les historiens de l’économie et certains économistes du travail.
2) L’IA comme changement de paradigme
Ici, l’IA serait fondamentalement différente car :
elle touche des tâches cognitives non routinières,
elle se diffuse à faible coût marginal,
elle pourrait réduire la part du travail humain dans la valeur ajoutée.
Dans cette optique, l’impact pourrait être plus large que celui des vagues précédentes.
3) L’IA comme co-évolution / création de nouvelles tâches
Cette troisième voie, de plus en plus discutée, insiste sur :
la capacité de l’IA à générer de nouvelles activités humaines,
la transformation profonde mais non régressive du travail,
l’importance du design organisationnel et managérial.
Dans cette vision, l’enjeu n’est pas la disparition du travail…mais la qualité de la manière dont on organise la complémentarité homme–machine.
5. Alors, que penser ?
Quelques convictions émergent :
L’histoire nous apprend que les craintes de destruction totale reviennent à chaque révolution technologique.
Elle montre aussi que ces prévisions ont presque toujours été surestimées.
Elle ne garantit en rien que “tout se passera bien” cette fois-ci.
Mais elle rappelle une constante : tout dépend des choix humains.
Le débat ne devrait donc pas être :
“L’IA va-t-elle détruire des emplois ?”
Mais plutôt :
Quel modèle d’adoption voulons-nous privilégier : substitution ou complémentarité ?
Sommes-nous prêts à réorganiser les tâches et les compétences pour tirer le meilleur parti de l’IA ?
Comment accompagner les secteurs et métiers réellement exposés ?
Et surtout : comment créer les nouveaux domaines d’activité que l’IA rend possibles ?
Conclusion
L’IA n’est ni une simple continuité, ni une rupture totale.Elle est une technologie puissante, dont l’effet sur l’emploi dépendra largement :
de la manière dont les entreprises l’intègrent,
de la capacité des travailleurs à s’adapter,
et des choix collectifs que nous faisons en matière de formation, d’organisation et d’innovation.
L’histoire ne dit pas que l’avenir sera positif.Elle dit simplement que l’avenir n’est jamais écrit d’avance.
Et c’est précisément là que se joue la responsabilité — et l’opportunité — des entreprises et des décideurs.




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